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13 janvier 2008 7 13 /01 /janvier /2008 19:45
Auteur : PATRICK POLICE 
Créateur du site web FRANCE DERNY & DEMI - FOND
 
 14 Août 1933  … Pour la première fois, un championnat du Monde cycliste des routiers professionnels est organisé en France …
 
Autre « première », l’évènement va, ainsi que l’a décidé l’Union Cycliste Internationale l’année précédente, être organisé sur un circuit fermé et … payant. Le principe de gratuité, jusqu’ici en vigueur dans les éditions antérieures, est donc aboli, et c’est l’Autodrome de LINAS MONTLHERY qui va inaugurer cette formule.
 
Par contre, le déroulement de la course sur un circuit automobile ne constitue pas une nouveauté, puisque l’ édition initiale avait eu lieu le 21 Juillet 1927 sur le circuit du Nurburgring tout juste achevé.
 
Mais, vous allez le voir, l’autodrome va être le théâtre d’autres « premières » en ce Lundi d’été …
 
Police-Patrick-photo-n---6-Championat-du-monde-1933-SPEICHER.jpgCoureur racé, dont l’allure élégante, souple, n’était pas sans annoncer celles à venir d’un Fausto COPPI, Georges SPEICHER était vraiment un coureur « atypique » dans le peloton des années 30. Sa position de bras très allongée et une assise postée en arrière sur la selle (à vrai dire la position adoptée par tous les cyclistes de nos jours), le distingue immanquablement de ses pairs lorsque l’on visionne les photos ou films d’actualité de l’époque.
 
Atypique, son parcours l’est aussi … Alors que le vélo est, avec la boxe, le sport – roi en ces années d’après-guerre, que toute une jeunesse se sent une vocation d’apprenti – champion, lui débute dans le vélo par hasard … 
En fait, il accomplit ses premiers tours de pédale à 18 ans, et tout çà par ce qu’il a répondu, en ces temps de chômage, à une petite annonce. Et lui qui ne sait pas rouler à bicyclette, il réussit à se faire embaucher … comme coursier pour des livraisons … à vélo ! 
Il raconte : « les premiers jours, je roulais uniquement le long des trottoirs, pédalant de la jambe gauche … pour trouver mon équilibre, je prenais appui de la jambe droite sur les bordures des trottoirs ».
 
A 22 ans, âge auquel beaucoup de ses pairs sont déjà des champions aguerris, il signe seulement sa première licence : il rejoint les rangs du prestigieux Vélo Club de LEVALLOIS, club n° 1 des amateurs français, grand pourvoyeur de champions tant olympiques que professionnels. En 1932, à 25 ans, il dispute déjà son premier Tour de France, qu’il termine à la onzième place. Cette ascension fulgurante est ponctuée en 1933 par une victoire sur cette même épreuve, et suivie par une autre, tout aussi prestigieuse, dont nous allons maintenant parler …
 
Police-Patrick-photo-n---5-Championat-du-monde-1933.jpgLe TOUR DE FRANCE s’est achevé le Dimanche 23 Juillet : retenez bien cette date.
 Le championnat du Monde des routiers professionnels lui, aura lieu le 14 Août.
Une vingtaine de jours donc après la plus éprouvante épreuve du monde. 
Le rapprochement de ces deux dates ne va pas être sans influer sur la décision des sélectionneurs. Pour représenter la France, trois coureurs ont été sélectionnés : Antonin MAGNE, champion indiscutable, qui a terminé second du championnat de France disputé sur ce même circuit de MONTLHERY. Roger LAPEBIE, le jeune (22 ans) champion de France, un « taureau », une force de la nature, éclatant de puissance et de santé. Paul CHOCQUE, la révélation de l’année, vainqueur à 21 ans du réputé CIRCUIT DE PARIS.
 
Et le vainqueur du TOUR ? On le nomme remplaçant, en estimant que les fatigues accumulées dans le TOUR lui seront préjudiciables le jour du championnat… En fait, il se dit très fort qu’ en haut lieu, on n’a pas confiance en lui. En cause, sa réputation d’indolence, réputation que nourrit son apparente facilité dans l’ effort. 
Et puis, les officiels de l’ Union Vélocipédique de France subissent le poids de l’évènement qu’il organisent : ces championnats du Monde se déroulent en France, ils considèrent avoir fait le meilleur choix.
 
Et là, patatras ! Ils apprennent le Vendredi 11 que Paul CHOCQUE est tombé soudainement malade. Il ne pourra être au départ . C’est une catastrophe … De remplaçant, Georges SPEICHER devient titulaire.
 
Mais comme il s’était mis en tête, (et on peut le comprendre), qu’il ne participerait pas à ce championnat du Monde, vous pensez bien qu’il ne s’est pas gêné pour faire relâche sur la discipline de vie nécessaire à un champion de son rang. De plus, le coureur de PANTIN a la réputation d’aimer faire la « fête ». Et depuis le Dimanche 23 Juillet, il n’est pas remonté sur son vélo de route ! Il a aligné quelques contrats sur piste, sur des distances ne dépassant pas 75 kilomètres … Or, l’épreuve de MONTLHERY en comportera 250, une paille !
 
Samedi 12, SPEICHER ne s’est pas manifesté, l’annonce du retrait de CHOCQUE n’étant pas à l’ évidence parvenue jusqu’à ses oreilles.
 
L’affaire prend une tournure un rien désastreuse. Alors que le soir tombe, on va le chercher maintenant partout : chez lui, à PANTIN, puis chez ses amis … On apprend qu’il est parti dîner avec des camarades à PARIS ? Dès lors, on visite systématiquement tous les restaurants qu’il serait susceptible de fréquenter … Mais il demeure introuvable !
 
Et puis, sur la foi de renseignements un peu plus précis, on oriente les recherches vers le 20è arrondissement … Là, on honore Georges SPEICHER dans le quartier de sa naissance, au Théâtre du 20è siècle … Les dirigeants le retrouvent en ce lieu à minuit, juste à la sortie du spectacle.« Il faut que tu rentres immédiatement, lui disent-ils, tu cours Lundi le championnat du Monde ! » Georges leur donne son accord, et les dirigeants rentrent dans leurs pénates, soulagés … Mais lui, il prolonge tard dans la nuit la fête commencée avec les copains une fois que ce respectable aréopage a tourné les talons …
 
Le lendemain, il se rend à l’atelier courses de son équipe ALCYON pour y recevoir un vélo à ses cotes … In petto, il se dit : « Puisqu’ils veulent que j’ y aille, je prendrai le départ, ne serait ce que pour donner un coup de main aux coureurs de l’ équipe de France …. » .
 
Et le Lundi arrive … En guise de préparation diététique, Georges s’attable au petit Bistrot de MONTLHERY. Au menu, (et ce une demi – heure avant le départ de la course) tenez vous bien : andouillette, saucisson, charcuterie, le tout arrosé de vin rouge et de vin blanc, pour faire bonne mesure !
 
100 000 spectateurs ont envahi l’autodrome, sans compter les quelques milliers de resquilleurs . Sur la ligne de départ, c’est un autre menu qui l’attend : 250 kilomètres, ponctués de vingt ascensions de la Côte LAPIZE, avec ses 10 % si lourds à digérer ! Il confie à ses deux compagnons, en prenant bien soin de ne pas être entendu des autres coureurs : « je vais vous préparer le boulot en démarrant très tôt, et en faisant rouler les Italiens (tenants du titre avec le campionissimo BINDA – ce dernier n’est pas loin, et il comprend parfaitement le français puisqu’il a travaillé en France et débuté sa carrière cycliste sur la Côte d’ Azur) … Après, ce sera à vous de jouer ! »
 
Et SPEICHER attaque dès le coup de pistolet ! Il est repris, mais il recommence à la fin du premier tour « en plaçant une mine » dans la côte LAPIZE … Il est rejoint par le Hollandais VAN DER RUIT et par Roger LAPEBIE, son équipier .
 
Police-Patrick--photo-n---1-Championat-du-monde-1933.jpg  
 Et puis, vers le dixième tour, ces trois-là sont rejoints, un regroupement s’opère … Et SPEICHER redémarre !
 
A partir de ce moment, les écarts vont s’allonger très vite avec le peloton. Il reste pourtant 125 kilomètres à parcourir ! Tout en roulant, il exprime ses doutes aux suiveurs en auto ébahis par cet incroyable scénario (ils connaissent eux ce qui s’est passé ces dernières quarante - huit heures) et par l’ impression époustouflante de facilité qu’il dégage dans l’effort (ce dont atteste les photos et films de l’époque) : « Pensez vous, çà ne peut pas être sérieux. Je vais me relever tout à l’heure, car je ne tiens pas à me « coucher » avant l’arrivée ! »
 
Vers le douzième tour, il possède 2’ 30 d’avance sur le Hollandais VALENTIJN, et 4’30 sur un peloton comprenant l’ Italien BINDA, le triple champion du Monde, et les Belges, maîtrisés par ses équipiers MAGNE et LAPEBIE, qui dès lors, « jouent sur du velours ».
 
A ce moment, les suiveurs reviennent à sa hauteur et lui disent que, tout de même, l’affaire semble maintenant prendre bonne tournure pour lui. Il répond, tout en décontraction : « Vous avez raison, je crois qu’il faut y aller ! ».
 
Et il augmente l’allure ! L’aventure insensée prend dès lors allure d’ apothéose …
 
Police-Patrick--photo-n---2-Championat-du-monde-1933.jpg 
Georges pédale « comme à l’entraînement » , c’est lui-même qui l’affirmera après coup … (entraînement qu’il n’a pas suivi, remarquons le au passage)
Preuve absolue de sa décontraction totale : un orage survient pendant la course. A son beau-frère, posté en bordure du circuit, il crie en passant : « Va capoter ma voiture, elle va se salir ! » (SPEICHER venait d’acquérir une PEUGEOT 201 décapotable) … Et tout çà, exprimé avec calme et désinvolture, à 40 à l’heure ! (la moyenne à l’issue de la course sera de plus de 35, 5 km/h pour les 250 kilomètres, alors qu’il aura accompli sur les 4/5 du parcours en solitaire, et à l’attaque presque constamment, sur le difficile circuit de l’autodrome, balayé par le vent : admirez l’exploit !)
 
Georges SPEICHER triomphe, le mot n’est pas trop fort, avec 5’ 33 d’avance sur Antonin MAGNE (deux Français sur le podium, le bonheur du public et des officiels sera total ainsi) et le Hollandais VALENTIJN, qui sont sortis du peloton pour chasser (surtout le Batave, vous vous en doutez, MAGNE étant bloqué par le jeu d’équipe) sur le champion français … Les Italiens, les Belges, les Suisses et les Allemands finissent, déconfits, à 11 minutes !

La ligne franchie, au terme de cette course qui constitue un véritable défi à la raison sportive, Georges SPEICHER déclare placidement, alors qu’on le presse et le félicite de toutes parts : « Bah ! Je n’ai pas beaucoup de mérite. Je marchais bien, voilà tout. »
 
Police-Patrick--photo-n---3-Championat-du-monde-1933.jpg 
 
Georges SPEICHER devient ainsi le premier champion du Monde cycliste professionnel français sur route. Sa victoire est à plus d’un titre historique : il gagne le premier championnat du Monde des routiers organisé en FRANCE
(il y en aura d’autres), et est le premier à réaliser le doublé TOUR DE FRANCE - Championnat du Monde (d’autres le réaliseront mais bien plus tard) .
 
Cynisme ? Désinvolture ? Il déclarera bien plus tard, à l’intention de personnes qui lui demandent si ce titre lui a procuré de la joie : « Venant après ma victoire du TOUR DE FRANCE , ce titre ne m’a rien rapporté de plus au point de vue contrats, car je touchais déjà, grâce à ma victoire dans le TOUR, le maximum . J’aurais mieux aimé le gagner l’année d’après, tu penses ! » …

... C’est pas gentil pour notre Autodrome, qui aura été le siège d’un évènement mémorable à plus d’un titre, propre à nourrir la « Légende des Cycles », même si Georges SPEICHER lui-même, mentalité de coureur professionnel oblige, n’en a pas saisi la pleine dimension, visiblement.
 
 
Police-Patrick--photo-n---4-Championat-du-monde-1933-G.-SPEICHER-avec-Antonin-MAGNE.jpg 

En fait, en ce 14 Août 1933, ce que ne sait pas encore le nouveau champion du monde , au moment où il revêt le prestigieux maillot irisé, c’est qu’il aura bien d’autres rendez-vous avec l’Autodrome. Et au bout de ces rendez-vous, il gagnera un surnom, celui de « Roi de MONTLHERY » …
 
On en reparlera … Promis …

 
 
 
 
 

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Published by P. Pannetier - dans Velo
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